On entend parfois ici ou là que l’action de Tintin au Tibet se déroulerait davantage au Népal qu’au Tibet. Nous allons précisément nous efforcer de démontrer le contraire en nous appuyant sur les dessins et les textes de l’album avec comme support les cartes actuellement disponibles sur le secteur. Il s’agit pour l’essentiel de la carte allemande au 100000 ème Helambu –Langtang, de la carte américaine au 500000 ème et de la carte chinoise au 100000 ème du Shishapangma. Cette dernière, de qualité comparable aux cartes IGN françaises de même échelle (ombrage, équidistance des courbes de 40m) ne s’étend guère au sud et à l’est du massif ce qui est dommage.


Où s’est écrasé l’avion ?

Dès la première page, l’article de journal nous précise que l’avion s’est écrasé dans le massif du Gosainthan, qui n’est autre que l’ancien nom du massif du Shishapangma. On peut encore trouver ce nom sur des atlas des années 70. Ce haut massif himalayen qui culmine à 8012 m se trouve entièrement en territoire Tibétain (Chine), à 15 km de la frontière. Ce qui exclut donc que l’avion se soit écrasé au Népal. N’oublions pas qu’en Himalaya, les frontières d’états ne suivent absolument pas la ligne de partage des eaux. Cette dernière de surcroît et à la différence des Alpes, ne correspond pas avec la ligne principale de relief délimitant deux versants puisque de nombreuses rivières la franchissent de part en part et à de multiples reprises. Ainsi, les eaux qui s’écoulent de tous les versants du Shishapangma, mais aussi de l’Everest, se dirigent vers le bassin du Gange et non du Bramapoutre qui irrigue les environs de Lhassa. L’Himalaya n’est donc pas une barrière hydrologique comme les Alpes, même si c’est un puissant rempart tectonique et climatique.

Assurant la liaison Patna (Inde) - Katmandou, l’avion aurait été déporté vers la ligne frontalière, ce qui est tout à fait plausible puisque le Gosainthan ne se trouve qu’à 70 km au nord de la capitale népalaise, à peu près dans l’axe de la route qu’il suivait.

En page 22 nous avons confirmation que l’appareil s’est bien écrasé au Tibet puisque le guide de l’expédition de secours, Tharkey, désigne à Tintin et Haddock une chaîne neigeuse en disant : « là derrière Tibet ! Epave de l’avion être là , nous arriver demain ».

Quelle vallée choisir ?

De la page 10 à la page 25, l’action se déroule de façon certaine au Népal (dont 5 pages à Katmandou). C’est en effet à la page 23 que le guide désigne le Tibet une fois arrivé au camp de base « là derrière Tibet ».

Il faut donc qu’avant cette entrée au Tibet, la caravane ait déjà franchit un col à 4500 m environ (en limite des neiges sous ces latitudes) juste avant de redescendre dans une vallée verdoyante peuplée de rhododendrons géants puis de sapins. Entre Katmandou et le Shishapangma, il n’y a qu’une chaîne de cette altitude avant le Tibet : l’ensemble Gosainkund/Chimisedang/Kangjala. Une fois passé cette première chaîne, nos amis doivent redescendre dans une grande vallée qu’ils remonteront ensuite jusqu’au camp de base. On ne voit guère dès lors comme passage plausible que le col situé à 4810 m faisant communiquer la vallée du Langtang avec celle du Melamchi.

La suite et la fin de l’histoire se déroulent entièrement au Tibet, de la page 25 ou 28 selon les interprétations à la page 62. Ce qui nous fait donc :

Alpes françaises : 6 pages

Inde : 3 pages

Népal : 16 pages / Tibet  37 pages

ou Népal : 19 pages / Tibet : 34 pages

De la page 1 à 6, c’est simple, nous sommes en France dans une station des Alpes. Le nom de Vargese est inventé et difficile à localiser. Aucun sommet reconnaissable ne figure en première page.

De la page 7 à 9, Tintin et Haddock arrivent en Inde à New Dehli et visitent , un peu contre leur gré, la capitale indienne entre deux escales.

De la page 10 à 14, Tintin et Haddock sont à Katmandou, la capitale du Népal et prennent contact avec leur guide, Tharkey, tout en préparant leur expédition de recherche de leur ami Tchang.

A la page 15, la caravane s’élance enfin. Il leur faut trois jours de marche sur sentier pour franchir un col de haute altitude.

Le délai semble un peu court, compte tenu des charges que doivent porter les marcheurs et de la haute altitude à laquelle ne sont pas forcément habitués Tintin et Haddock. Il faudrait donc rajouter une journée de plus en cas de départ à pied de Katmandou, à moins qu’un véhicule ne les ait conduit d’abord jusqu’à la vallée de l’Indramati, une vingtaine de kilomètres à l’est de Katmandou.


le massif du Shishapangma vu de l'Ouest, théâtre des aventures de Tintin (photo Hervé Maunder).

Admettons cette seconde hypothèse.

Détails de l’expédition de recherche au départ de Katmandou : essai de reconstitution

1 er jour : on les voit d’abord marcher dans la campagne népalaise, l’avant pays collinaire. Ils entament ensuite la remontée en pente douce de la rive droite du torrent de Melamchi Kolha sur une vingtaine de kilomètres environ pour 1000 m de dénivelé. Ils plantent alors la tente pour une première nuit quelque part vers 1700 m , ce pourrait être près du village de Guwaghang (page 16).

2 ème jour  (et 3 ème jour) (page 17): le lendemain, Haddock croit bien faire en voulant traverser la rivière sur un pont que l’on pourrait situer au point 1776. Il doit regagner la rive droite (à gauche du torrent dans le sens de la marche) et entamer avec ses compagnons une montée de 3000 m de dénivelé qui les conduiront au col situé à 4810 m d’altitude aux confins occidentaux de la chaîne de Chimisedang. Une telle ampleur demande en réalité deux jours de marche. Hergé se contente de mettre «  et la longue marche continue ». Dans une ambiance rocailleuse de haute montagne, à la limite de l’enneigement, nos héros parviennent - vraisemblablement le lendemain - à ce col situé à l’altitude du mont Blanc. Nous trouvons là l’épisode du chorten aux pages 20 et 21. « Malheur sur toi ,Sahib, si toi passer à droite du chorten… Pourquoi ? Je risque une contravention ? C’est un sens interdit ? » répond le capitaine Haddock !

4 ème jour  (les deux premières vignettes de la page 22) : la caravane est en train de suivre le fond d’une vallée de montagne et descend sous le couvert d’une forêt de sapins. On peut donc penser qu’ils ont bivouaqué en contrebas du col vers 3800 m d’altitude versant Langtang et qu’ils se trouvent à cet instant aux nord de Chadang vers 3500 m d’altitude. Plus bas ils se retrouvent dans une forêt de nature plus tropicale que l’on peut situer en fond de vallée de Langtang vers 2500 m d’altitude. Ils entament alors la longue remontée de cette grande vallée, coupée par un bivouac indéterminé que l’on pourrait situer aux environs de Langtang ou de Chamki. Cela leur ferait une descente de 1000 m le matin suivie de 1000 m de remontée en pente plus douce l’après-midi.

5 ème jour : le lendemain soir comme indiqué page 22, ils arrivent de nouveau en limite des neige vers 4100 m d’altitude au pied de grands sommets enneigés, tout près de la frontière. On pourrait localiser ce lieu vers Langsisa Krarak, sur le fond plat d’une vallée d’origine glaciaire, juste en avant des fronts de deux grands glaciers : le Langtang et le Langhisa. Le sommet du fond serait alors le Langshisa-Ri (6370 m).

De la page 22 à 24, l’expédition fait donc halte et se prépare à l’ascension du lendemain.

6 ème jour : la caravane démarre page 25 dans la neige , se poursuit durant les pages 26 et 27. On peut penser que les hommes ont remonté le glacier du Langshisa puis obliqué à gauche (plein nord) jusqu’au plateau neigeux séparant ce glacier de celui de Langtang , dans ce cas l’arrivée au Tibet se ferait à la page 28. Ils ont pu également remonter le glacier du Langtang puis obliquer vers l’est pour contourner le Langshisa -Ri par le nord et déboucher sur le plateau. Dans ce cas, l’entrée au Tibet se fait dès la page 25 car la frontière coupe la vallée au niveau des localités de Pagari Golddum. Quoi qu’il en soit, ils bivouaquent peu avant d’arriver à l’épave.

7 ème jour  (page 28) : la caravane parvient en vue du plateau sur lequel gisent les décombres de l’appareil. On peut le situer sur la carte à 5500 m d’altitude 2 km à l’ouest du mont Langshisa-Ri. Ce n’est qu’une supposition car l’avion a pu s’écraser quelques kilomètres plus au nord, toujours dans le même massif. Mais alors on voit mal comment nos personnages auraient pu franchir les formidables barrières rocheuses qui encadrent la vallée du haut Langtang pour partir ensuite vers des lieux plus hospitaliers. Ils commencent de suite à explorer les abords. Ils dorment ensuite dans l’épave.

8 ème jour (page 34 et 35) : l’exploration des abords se poursuit.

9 ème jour : ils abandonnent les recherches et s’apprêtent à quitter les lieux de l’accident lorsqu’un indice retient l’attention de Tintin. Avec Haddock puis Tharkey, il grimpent chercher une écharpe jaune ayant appartenu à Tchang.

10 ème jour : définitivement cette fois, l’équipe de trois hommes quitte les lieux de l’accident. Ils y sont restés de la page 28 à 41. Ils se lancent alors dans une longue marche éprouvante de trois jours à travers les champs de neige et de roc de la haute montagne tibétaine.

10 ème – 13 ème jour : les cartes détaillées font défaut dans ce secteur précis des flancs orientaux du Shishapangma. Il faut donc se référer aux cartes aériennes au 500000 ème. Les champs de neige éternelles sont néanmoins bien visibles. On peut penser qu’ils ont longé les flancs sud du Shishapangma d’ouest en est en traversant les glaciers de Chongdui et de Guyira Pu directement issu du sommet pour parvenir à la vallée de Ngoru en passant par le lac Gong Co à 5331 m d’altitude. Le cadre de la lamasserie serait alors compatible avec celui de la dernière page. Ils ont pu également se diriger plus à l’est et parvenir au village de Phegyeling. Ce village tibétain situé le long de la route Katmandou-Lhassa comporte en rive droite de la vallée un important monastère qui pourrait correspondre avec celui que découvrent nos héros à la page 43 : une bâtisse située dans une vallée encaissée.

De la page 43 à 52, ils sont les hôtes des moines. Le chef spirituel de la communauté – le Grand Précieux - confirme d’ailleurs à plusieurs reprises qu’ils se trouvent au Tibet (car il y a aussi des monastères de culture tibétaine au Népal).

14 ème –16 ème jour  (page 52) : Tintin et Haddock partent à la recherche d’une nouvelle piste concernant leur ami Tchang et arrivent dans un village tibétain (Charahbang) au terme de trois jours de marche. Ce pourrait être le village de Khara situé sur le versant nord du col de Yarlung Tong La ou plus loin encore sur l’avant pays des flancs nord du Shishapangma . Les vignettes de l’album nous montrent des zones déneigées, les hautes montagnes restant visibles en arrière plan.

17 ème – 20 ème – 23 ème jour : autour de ce village Tintin et Haddock partent pour un périple d’une semaine environ chercher leur ami dans une zone aride et rocailleuse en limite des neiges. On se situe donc bien entre 4500 et 5000 m d’altitude sur les flancs nord du Shishapangma. Ils reviennent avec Tchang qu’ils ont retrouvé près du point que les villageois leur avait indiqué, et reviennent à Charahbang

26 ème jour :Tintin et Haddock rentrent au monastère qui les avait hébergé avec leur ami Tchang retrouvé.

33 ème jour  (dernière page) : on voit un paysage aride de haut plateau typique du Tibet vers 4500/5000 m d’altitude sur fond de neiges éternelles. Une longue caravane conduite par les moines part de la lamasserie. Pourtant, celle-ci domine un vaste plateau alors que la première se trouvait sur les flancs d’une vallée encaissée. Mais comme on voit en petit le moine « Foudre Béni » qui s’élève, il s’agit de la bonne lamasserie. Mais alors, c’est Hergé, qui – une fois n’est pas coutume- s’est laissé allé à ne pas reproduire fidèlement le cadre qu’il avait tracé aux pages 43 et 47.

Peu importe, c’est à cette page que Tintin confirme qu’ils partent du Tibet et qu’ils y ont séjourné « …bientôt nous aurons regagné le Népal puis de là l’Europe ».

Conclusion : Les indications visibles dans le texte comme dans l’image ne laissent donc aucun doute : de la page 27 (et peut être même 25) à 62, l’aventure se déroule bien au Tibet. Le seul élément de doute peut être inséré aux pages 42 et 43. Il est possible que durant la tempête qui a accompagné leur marche catastrophique dans la neige, nos amis aient pu repasser involontairement et temporairement la frontière. C’est tout.

L’expédition proprement dite dure donc 33 jours auxquels il faut ajouter trois jours à Katmandou et une journée à New Dehli, ce qui donne une durée globale d’ un mois et une semaine de voyage, dont quasiment quatre semaines complètes au Tibet.